Corridor médian : pendant que l'Europe débat de la Géorgie, l'Asie construit la route qui la traverse
Sommet d'Ankara, rail électrifié jusqu'à la frontière géorgienne, ports au plus haut depuis dix ans : ce que le corridor médian change pour investir en Géorgie.
Vue de Bruxelles, la Géorgie est aujourd’hui d’abord un dossier politique. Les relations sont tendues, et la Commission européenne a suspendu en 2026 l’exemption de visa pour les passeports diplomatiques et officiels géorgiens. Depuis mon bureau de Tbilissi, la dernière semaine d’octobre a pourtant raconté une autre histoire, faite de rails, de quais et de tonnes. Pour qui veut investir en Géorgie, c’est elle qu’il faut lire en détail : le corridor médian, la route Chine–Europe qui contourne la Russie par la Caspienne et le Caucase, est en train de changer d’échelle.
Ankara, 30 octobre : le corridor médian change d’échelle
Le 13ᵉ sommet de l’Organisation des États turciques s’est tenu à Ankara. Il réunit la Turquie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan, et le Turkménistan y assiste comme observateur. Les chiffres annoncés sont nets. Selon le Kazakhstan, le fret sur le corridor médian a augmenté de 30 % sur les neuf premiers mois de 2026, et le transit de 90 %. Le fret ferroviaire entre le Kazakhstan et les pays de l’organisation approche 40 millions de tonnes (Qazinform, Euronews).
L’Ouzbékistan propose un programme de 100 projets industriels communs et demande que le corridor devienne un système intégré, avec des plateformes logistiques partagées. Le Turkménistan met son port de Turkmenbachi à disposition pour le transit caspien.
Deux autres signaux sont tombés le même mois. Le 15 octobre, un câble de fibre optique trans-caspien a été mis en service à Bakou. Le 19 octobre, une centaine de représentants japonais, administrations, JICA et logisticiens, se sont réunis à Tokyo autour de cette route. Des entreprises japonaises y ont déjà fait des envois test pour mesurer délais, coûts et procédures douanières (Astana Times).
La Géorgie, goulet ou plaque tournante ?
Toutes ces marchandises finissent par traverser un pays de 3,7 millions d’habitants : le nôtre. Les données géorgiennes suivent :
- Ports : 9,7 millions de tonnes au premier semestre 2026 (+22 %) et 409 397 EVP (+9 %), le meilleur premier semestre depuis dix ans (Trend).
- Rail : Georgian Railway a transporté 6,9 millions de tonnes au premier semestre (+10 %). Au deuxième trimestre, le transit représentait près de 60 % des volumes (RailFreight).
- Bakou–Tbilissi–Kars : depuis le 2 juin 2026, la capacité de la ligne est passée de 1 à 5 millions de tonnes par an (Astana Times).
- Exportations : 6,15 milliards de dollars de janvier à septembre (+19,6 %). Les exportations de biens produits en Géorgie progressent nettement plus vite que la réexportation (Trend / Geostat).
Côté turc, Ankara a lancé en octobre un appel d’offres en trois lots pour réhabiliter et électrifier la ligne Divriği–frontière géorgienne, avec un dépôt des offres fixé au 22 décembre (RailFreight). La Turquie consacre environ 10 milliards de dollars à lever les goulets ferroviaires du corridor (Türkiye Today).
Le vrai point de friction est maritime. Poti a traité 404 760 EVP de janvier à juillet (+7 %) et arrive en limite de capacité. Le port en eau profonde d’Anaklia a été relancé en juillet sous un modèle « landlord » : l’État finance l’infrastructure, les opérateurs privés financent les terminaux. La première phase coûte environ 1,1 milliard de dollars, dont 700 millions publics, pour 17,5 mètres de tirant d’eau. Le dragage a commencé et la mise en service est visée pour 2029. Le chantier avance, mais Maersk (APM Terminals) dit ne pas s’y intéresser pour l’instant (Investor.ge).
Ce que la lecture européenne laisse de côté
Le discours dominant en Europe présente la Géorgie comme un pays qui « s’éloigne ». C’est un débat légitime, et je ne minimise pas le risque politique. Mais il cache un fait simple : la géographie ne suit pas les cycles électoraux. Le corridor est financé par Ankara, Astana, Bakou et Tokyo, avec la Banque mondiale, la BAsD et l’AIIB.
Il l’est aussi par l’Europe elle-même. Bruxelles vise jusqu’à 12 milliards d’euros pour cette route via Global Gateway (Türkiye Today). Autrement dit, l’Europe parie sur une route dont elle critique l’un des passages obligés.
Pour un entrepreneur, la bonne question n’est donc pas de savoir si Tbilissi s’aligne sur Bruxelles. Elle est de savoir si les marchandises passent par la Géorgie. Aujourd’hui, la réponse est oui, de plus en plus.
Les limites, chiffres à l’appui
Je ne vends pas de rêve. Le corridor reste une niche : 4,5 millions de tonnes en 2024 (CivilNet), environ 5,5 millions attendues en 2026 selon le ministère azerbaïdjanais des Transports (Report.az). C’est peu face au fret maritime Asie–Europe.
Trois risques sont à suivre :
- Le retour de Suez. Depuis septembre, Maersk et Hapag-Lloyd ramènent plusieurs services de la route du Cap vers la mer Rouge, même si la menace houthie demeure (Al-Monitor). Si la mer redevient sûre, la pression sur les tarifs du corridor augmentera.
- La route TRIPP. Ce tracé de 42 km à travers le sud de l’Arménie, acté à Washington le 8 août 2025, n’est pas encore en chantier. La plupart des analystes estiment que la Géorgie gardera son rôle central : elle porte déjà plus de 70 % du commerce arménien (CivilNet).
- Anaklia. Le calendrier 2029 laisse sceptiques plusieurs acteurs du secteur.
Ce que j’en tire pour un investisseur ou un entrepreneur
- Logistique et entreposage. La demande suit les volumes, autour de Tbilissi, Poti et Kutaïssi. Les zones franches industrielles de Poti et Kutaïssi méritent une analyse au cas par cas.
- Négoce et transformation. La progression des exportations domestiques montre que produire ou assembler en Géorgie pour le Caucase et l’Asie centrale devient crédible. Le régime fiscal géorgien, qui n’impose les bénéfices qu’à leur distribution, favorise le réinvestissement.
- Immobilier d’activité. Bureaux et logements pour les cadres du secteur logistique à Tbilissi suivront ce mouvement, plus lentement que les flux.
- Horizon. Je raisonne sur cinq à dix ans, avec deux scénarios : Suez sûr, et Suez instable. Un projet qui ne tient que dans le second n’est pas un bon projet.
Vous envisagez de vous implanter sur cette route, ou d’y investir ? Je vous aide à structurer le projet sur place : conseil d’entreprise en Géorgie, ou prenons rendez-vous.