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Publié le · 5 min de lecture

Guerre en Iran : le Golfe paie la facture, l'Amérique encaisse

PIB du Golfe en recul de 4,8 %, gaz qatari bloqué, exportations américaines record : qui perd et qui gagne dans la guerre en Iran, et quelles leçons pour investir.

Depuis le 28 février, les médias européens racontent la guerre en Iran en termes militaires : frappes, missiles, détroit d’Ormuz. Vu de Tbilissi, à quelques centaines de kilomètres de la frontière iranienne, je regarde surtout une autre carte : celle de l’argent. Huit mois plus tard, on voit nettement qui paie la facture et qui encaisse. Les pays du Golfe, que l’on disait intouchables, en sortent comme les grands perdants. Les producteurs américains de pétrole et de gaz, eux, vivent une année record.

Je ne prétends pas que Washington a fait cette guerre pour vendre son énergie. Je n’en ai aucune preuve, et ce n’est pas mon propos. Je constate seulement les chiffres. Et ils disent beaucoup à qui investit ou dirige une entreprise dans la région.

Le Golfe, grand perdant de la guerre en Iran

Le Fonds monétaire international a publié ses prévisions régionales en octobre. Le PIB des pays du Golfe reculerait de 4,8 % en 2026, après une croissance de 4,5 % en 2025. Au printemps, le FMI prévoyait encore +2 %. Les écarts entre pays sont brutaux :

  • Koweït : −16,7 %
  • Qatar : −15,6 %
  • Bahreïn : −11,3 %
  • Émirats arabes unis : −3,9 %
  • Arabie saoudite : −3,3 %
  • Oman, seule exception, grâce à ses ports situés hors du détroit : +4,1 %

La production de pétrole et de gaz des exportateurs touchés est passée de 33 millions de barils par jour en février à environ 19 millions en mai. Celle du Qatar a chuté jusqu’à 86 %. Selon l’AIE, les livraisons de brut du Golfe ont retrouvé en septembre plus de 75 % de leur niveau d’avant-guerre, mais le mal est fait. L’excédent courant de la région fond de 5 % à 1,3 % du PIB, et le déficit budgétaire se creuse.

Le Qatar est le cas le plus frappant. Une frappe iranienne sur Ras Laffan a mis hors service environ 17 % de ses capacités de liquéfaction, et la réparation des deux trains touchés prendrait près de trois ans. QatarEnergy a prolongé la force majeure sur ses livraisons jusqu’à fin décembre.

L’image de refuge souffre aussi. À Dubaï, les prix de l’immobilier de prestige ont baissé de 5 % entre le deuxième et le troisième trimestre, une première depuis 2020 selon Knight Frank. Les plus fortunés continuent d’acheter, mais moins.

Pendant ce temps, les terminaux américains tournent à plein

De l’autre côté de l’Atlantique, la tendance est inverse. En avril, les États-Unis ont exporté 13,6 millions de barils par jour de pétrole brut et de produits raffinés, un record absolu, 15 % au-dessus du précédent record établi un mois plus tôt. Le brut seul a atteint 5,6 millions de barils par jour. L’agence américaine de l’énergie (EIA) l’écrit sans détour : ce record s’explique par les perturbations dans le détroit d’Ormuz.

Côté gaz, les exportations américaines de GNL ont progressé de 23 % au premier semestre, le rythme le plus rapide depuis 2016. Les livraisons vers l’Asie, cliente historique du Qatar, ont plus que doublé (+108 %). Pour être honnête, l’EIA attribue aussi une partie de cette hausse à de nouveaux terminaux mis en service. Mais le moment tombe à pic : les acheteurs asiatiques se disputent les cargaisons, et le prix de référence asiatique est au plus haut depuis quatre ans.

L’Europe, elle, paie plus cher. Le prix du gaz TTF est repassé au-dessus de 95 € le MWh fin octobre, son niveau le plus élevé depuis décembre 2022.

Le symbole : le Qatar achète du gaz américain

Un fait résume l’année mieux que tous les graphiques. Le 29 octobre, QatarEnergy, longtemps premier exportateur mondial de GNL, a signé un contrat de vingt ans pour acheter jusqu’à 3 millions de tonnes par an au projet Louisiana LNG. Une semaine plus tôt, il avait signé avec Cheniere, et il détient déjà une part du terminal Golden Pass au Texas. Le Qatar devient ainsi le premier acheteur de GNL américain.

La logique est rationnelle : se couvrir contre un détroit qui peut fermer du jour au lendemain. Mais la portée est considérable. Le géant gazier du Golfe paie désormais l’Amérique pour garantir ses propres contrats. Si l’on cherche le dindon de la farce, il est là.

Une nuance : l’Amérique ne gagne pas sur tous les tableaux

Je me méfie des récits trop simples, y compris de celui-ci. Les exportateurs américains gagnent, mais le consommateur américain paie aussi. Fin septembre, le diesel coûtait en moyenne 6,53 $ le gallon aux États-Unis, 77 % de plus qu’un an plus tôt. La réserve stratégique de pétrole est tombée à son plus bas niveau depuis 1982. Washington est même allé jusqu’à négocier des livraisons de diesel russe en octobre.

Le vrai clivage ne sépare donc pas « l’Amérique » et « le Golfe ». Il sépare ceux qui produisent hors de la zone de conflit et ceux qui en dépendent. Oman, avec ses ports hors du détroit, croît. Le Koweït, enfermé derrière Ormuz, s’effondre.

Ce que j’en retiens pour un investisseur ou un entrepreneur

  • La géographie redevient un risque de premier ordre. Un pays riche peut perdre 15 % de son PIB en un an si toutes ses exportations passent par un seul goulet d’étranglement.
  • La concentration est le vrai danger. Un seul marché, une seule route ou une seule devise : c’est vrai pour un État pétrolier comme pour un portefeuille.
  • Les routes alternatives prennent de la valeur. Ici, en Géorgie, les exportations vers l’Iran ont été multipliées par plus de huit sur les huit premiers mois de l’année (+747 %, Georgia Today). Le Caucase sert de soupape, avec une contrainte claire : la Géorgie applique les sanctions américaines, et la conformité n’est pas négociable.
  • Ne jamais confondre prospérité et sécurité. Le Golfe reste une région solide, et le FMI y prévoit un fort rebond en 2027 si les combats cessent. Mais qui y concentrait tout son patrimoine a appris cette année ce que coûte un seul point de passage.

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